samedi 8 novembre 2008

La formation des enseignants : une « entreprise » en liquidation


« Le recrutement des enseignant-e-s va passer de bac plus 3 à bac plus 5 » c’est-à-dire d’un niveau licence à un niveau master. C’est l’information reprise par différents médias depuis plusieurs semaines. Grand progrès : deux ans d’étude en plus, deux ans de connaissances supplémentaires accumulées. Qui va s’en plaindre ? les futurs enseignant-e-s seront plus cultivés, mieux à même d’enseigner leurs disciplines.
Très bien, mais c’est faux, complètement faux. On recruterait aujourd’hui des enseignant-e-s à bac plus 3 ? Non. Reprenons le calcul : actuellement, après une licence, donc au niveau bac plus 3, un-e étudiant-e a la possibilité de s’inscrire à un concours de l’enseignement, concours qu’il ou elle passera après des mois de travail intensif pour compléter et approfondir ses connaissances dans la discipline, ou les disciplines, qu’elle ou il enseignera. Dans le meilleur des cas, on en est déjà à quatre années d’études supérieures pour réussir un concours. En réalité, il ne s’agit que de la partie théorique du concours car après cette première année, les ex-étudiants deviennent professeur-e-s stagiaires. Ils sont rémunérés et passent une année en alternance entre l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres (IUFM) et des classes dans lesquels ils ou elles enseignent quelques heures chaque semaine. Une année chargée, trop peut-être, avec de multiples formations, une remise à niveau scientifique (en particulier pour les professeur-e-s d’école qui doivent être polyvalent-e-s), des analyses de séances d’enseignement, des apports didactiques et pédagogiques, des échanges sur leurs pratiques dans les classes, la rédaction d’un mémoire professionnel…
Actuellement, c’est donc bien au moins après cinq années de formation supérieure que se fait l’entrée dans le métier. Communiquer sur les exigences accrues de la formation des enseignant-e-s n’est donc, sur le plan strictement comptable, que de la poudre aux yeux.
Autre volet de la communication ministérielle : l’amélioration de la formation professionnelle. Qu’est-il prévu ? À partir de l’année universitaire 2010-2011, Les futur-e-s enseignant-e-s passeront, au cours de leur 2ème année de master, un nouveau concours de recrutement avec des épreuves écrites théoriques, puis des « épreuves orales d’admission » avec notamment une séance d’enseignement virtuelle présentée face à un jury. Jusque là, et pire, jusqu’à la rentrée suivante, le ou la futur-e enseignant-e pourra n’avoir jamais croisé d’élèves dans une situation professionnelle : les stages en établissement, qui actuellement joue un rôle essentiel dans la formation, seront facultatifs.
C’est donc après cinq années d’études très théoriques – et de fait très peu professionnalisantes – que les nouveaux enseignant-e-s découvriront brutalement leur nouveau métier, avec un service à plein temps (par exemple pour l’enseignement secondaire, au moins 18 heures de cours par semaine au lieu des 6 à 8 heures actuelles pour un-e stagiaire), avec l’aide d’un « enseignant expérimenté » et avec des possibilités de formation, mais prévues hors du temps scolaire et sur la base du volontariat. Bien sûr, on se moque encore de nous ; surtout, on met la qualité de l’enseignement en péril. Tout enseignant-e, tout formateur ou formatrice, sait que les débuts dans le métier sont difficiles, que la préparation initiale des cours est très lourde, que le lien entre les pratiques et l’analyse des pratiques nécessite du temps, et qu’une année de formation professionnelle, comme c’est le cas actuellement, est déjà bien courte.

Le piège semble grossier, mais pourtant ça marche. Loi d’airain de la communication efficace : la simplicité du message. Le « plan com » du Ministère de l’Éducation Nationale fonctionne à merveille : laisser filtrer des informations, faire quelques annonces spectaculaires comme ballons d’essai, laisser s’installer la confusion entre ce qui relève de la rumeur et du propos officiel, chasser une « information » par une autre pour donner le tournis aux syndicats et aux médias, et surtout aller vite. N’émergent alors que quelques « vérités » simples, pleines d’apparent bon sens, et donc reprises d’autant plus facilement. C’est par ce biais que des contrevérités se diffusent peu à peu dans les esprits, validant ainsi un projet qui, selon nous, dégrade considérablement la formation des enseignants. Il permet aussi au gouvernement de faire des économies substantielles – ce n’est pas un détail, c’est même une finalité du projet – puisqu’à la différence des enseignant-e-s stagiaires, aujourd’hui rémunérés pendant leur année de formation, la plupart des futurs étudiant-e-s de master devront financer leurs études.
Nous ne critiquons pas a priori toute volonté de réforme ; tout système a besoin de se réformer en permanence. Nous sommes bien placés pour savoir que le fonctionnement des IUFM et la formation des enseignant-e-s peuvent et doivent être améliorés. Mais il nous semble que le projet gouvernemental, relayé complaisamment par certains médias, ne vise en réalité qu’à affaiblir le système public d’enseignement, qu’à économiser des moyens et que, derrière un plan de communication redoutablement efficace, il n’y a aucun projet de véritable réforme.

Patrick Blancodini
Gilles Boyer
Pascal Clerc
Catherine Vercueil
Michelle Zancarini-Fournel (enseignant-e-s à l’Université Lyon 1, IUFM de l’Académie de Lyon)